Association des Familles des victimes
du 26 Mars 1962
et de leurs Alliés
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Les témoignages sur la journée du 26 mars 1962 à Alger, rue d'Isly

les civils | le corps médical | la police |

les civils

DOCTEUR L. CHIAPPONI

BAB-EL-OUED "Un centre de résistance de Pieds-Noirs encerclé par l'Armée Française, envahi de barbouzes, survolé par les hélicoptères!... Impossibilité pour ses habitants de sortir de chez eux, de se déplacer : maltraités, menacés, matraqués, ils n'avaient que la force, le courage, de se défendre, de lutter ! Pensons aux malades alités, aux vieillards, handicapés, aux enfants...

Quelle pouvait être la réaction de la population algéroise, dressée toute entière contre le comportement inqualifiable de leurs compatriotes, de ceux que la France leur avait adressés pour les libérer du joug FL.N. ?

L'ordre nous fut donné de nous rassembler, de nous diriger sur notre Bab-El-Oued, dans la dignité, le calme, afin de mettre un terme à ce scandaleux bouclage et rendre leur liberté à nos compatriotes, isolés du reste de la ville.

Nous avons tous répondu à cet appel. Une foule composée d'enfants, de femmes, d'adultes de to Ce même jour, déjà à leur poste, avant 13 heures, face au numéro 15 de la rue Michelet, de la terrasse de l'immeuble des Etablissements Bissonnet, (nous les avons vus) des militaires armés, pointaient leurs fusils mitrailleurs sur les locataires, qui de leurs balcons assistaient à la formation du cortège, leur faisant signe de se retirer... et à l'heure H... ces fusils crépitèrent, arrosant de leurs balles, la rue Michelet, les immeubles, les balcons !...

Les manifestants accouraient de partout. Le cortège s'organisa et se dirigea sur Bab-El-Oued.

Nous nous heurtâmes à deux barrages de militaires musulmans commandés par des officiers français.

Le premier, à hauteur de la Brasserie "Le Coq Hardi", le second à l'entrée de la rue d'Isly. Nous n'étions pas armés, seulement animés du plus pur patriotisme, autour des drapeaux français, aux cris de l'Algérie Française...

Au premier barrage, un officier interrogé sur l'esprit de ses hommes nous rassura. Les militaires nous cédèrent le passage.

Au deuxième, le cortège grossi "par les nouveaux arrivants du boulevard Laferrière", y rencontra une plus grande résistance. La foule poussée par ceux de l'arrière réussit à se libérer. Elle s'élança vers la rue d'Isly où l'espace libre du Carrefour Isly-Chanzy-Pasteur lui permit de se dégager, d'avancer. Les cris, le chant de la Marseillaise, se , firent plus intenses. Lorsque nous atteignîmes ce carrefour, une affreuse fusillade tirée dans notre dos nous décima.

On prétend qu'un coup de feu tiré d'un étage du numéro 64 de la rue d'Isly fut à l'origine de son déclenchement! Nous ne l'avons pas entendu. Nous n'avons malheureusement ressenti que la rafale tirée dans notre dos. La chute des malheureuses victimes, tête en avant, leur position ne pouvait que le confirmer. Nous aurions souhaité une salve tirée à blanc, ou recevoir des grenades lacrymogènes, comme cela se voit au cours des violentes manifestations actuelles, pourtant légales !... et appréciées !... Débandades, fuite éperdue des manifestants dans toutes les directions, heurtant du pied les blessés, les morts jonchant le sol. Cris, hurlements de cette foule, affolée, se précipitant vers les entrées d'immeubles, souvent fermées. Des appels de "Halte au feu !"... "Halte au feu !"... se mêlaient à ceux déchirants des martyrs.

Dans le couloir de l'immeuble de l'ex pharmacie du Soleil, les uns à plat ventre, les autres accroupis sur les marches d'escaliers, haletants, fixaient d'un regard éploré, hagard le fusil mitrailleur d'un militaire musulman braqué sur eux...

Arrêt momentané de la fusillade...

Au milieu de la rue d'Isly, d'un monceau de cadavres, une jeune femme se redressa péniblement, s'agrippant à eux, s'efforçant de s'en détacher...

La fusillade reprit de nouveau... Elle s'effondra !...

Enfin le CALME!...

Les premiers secours s'organisèrent, séparant les morts des blessés. Ceux ci furent dirigés en premier sur la Clinique Lavernhe, sur civières, précédées d'un porte drapeau blanc!...

Arrivés au pied du monument aux morts (ironie du sort) et conformément au règlement de la Croix Rouge Internationale... une nouvelle rafale éclata, visant porteurs, civières et blessés !

Ils se précipitèrent, s'allongèrent au pied de la murette du jardin, guidés par les gestes désespérés d'une infirmière de la clinique, postée au début des escaliers du Boulevard Laferrière.

Les fusils se turent de nouveau. Seuls les cris, les pleurs des survivants agenouillés auprès de leurs morts, de leurs blessés ou recherchant ceux dont ils avaient été séparés par cette fusillade...

Les ambulances transportèrent les rescapés à l'Hôpital. Les morts furent déposés devant l'entrée de la Banque "Le Crédit Foncier" où l'abbé Lecocq leur donnait l'absoute. Durant plusieurs jours, des gerbes de fleurs marquèrent cet emplacement sous la surveillance de Monsieur Santapau, Héros de notre Résistance, ce qui lui valut l'honneur, ou plutôt l'horreur, d'être enlevé, de disparaître à jamais...

Triste bilan de cette manifestation qualifiée par certains de "Kermesse Héroïque" - plus de 200 blessés et 80 tués! "Associons au souvenir de Monsieur Santapau, (enlevé quelques jours plus tard), celui de tous nos morts, de tous nos blessés, de nos compagnons d'armes, nos défenseurs, les Harkis" - Rappelons le sacrifice de notre confrère et ami le Professeur Massonnat, tué en portant secours aux blessés, celui de tous nos malheureux confrères lâchement assassinés, en leur Cabinet, par les consultants auxquels ils donnaient leurs soins dévoués, celui de ceux qui survécurent à leurs horribles blessures : qu'il nous soit permis de citer le nom de notre Cher Ami le Docteur Pierre Miquel. Nous ne les oublierons jamais. A nous de rappeler en ce jour sacré, leur dévouement, leur sacrifice. Ils ont toujours en toutes circonstances mis l'accent sur le rôle primordial de leur présence humaine effective auprès de leurs patients quelle que soit leur classe, leur race, leur religion. Non, Monsieur Malraux - malgré toute la considération que nous vous portons, nous ne sommes pas de votre avis : Nous avons été Gaullistes, nous ne le sommes plus, nous ne le serons jamais plus.. Nous n'oublions pas ".