Association des Familles des victimes
du 26 Mars 1962
et de leurs Alliés
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Les témoignages sur la journée du 26 mars 1962 à Alger, rue d'Isly

les civils | le corps médical | la police |

les civils

MONIQUE FERRANDIS, 19 ans

elle fut grièvement blessée et perdit sa soeur ce jour là. Elle est pensionnée comme victime civile.

Il était un peu plus de 14 heures quand ma soeur Renée m'a dit : "Si tu ne te dépêches pas de te préparer, je pars sans toi. "Alors je me suis dépêchée et depuis je le regrette. Si j'avais mis plus de temps à me préparer, nous ne serions pas tombées dans ce piège.

Nous sommes donc parties toutes les trois du Champ de Manoeuvres où nous habitions.

Il y avait de nombreux barrages mais aucun ne nous a fait de difficultés pour nous laisser passer, bien au contraire, puisqu'en riant ils nous disaient : "Oh, si vous forcez le barrage, on vous laissera passer!". Mais il n'y avait même pas besoin de le faire, les barricades s'ouvraient et on passait. Tout au long du chemin cela a été comme ça, et arrivées en bas de la rue Charras des gardes mobiles étaient là... ils ne nous ont rien dit.

Nous avons monté la rue Charras. Au début de la rue d'Isly, à hauteur de la banque du Crédit Foncier, il y avait un cordon de militaires, en kaki, avec le casque comme s'ils étaient en guerre, avec filet par-dessus. Ils n'avaient pas de signe distinctif donc je ne peux pas dire de quelle arme ils faisaient partie. Nous étions arrêtées à cet endroit là et ma soeur Renée a commencé à discuter avec un jeune officier ou sous-officier du cordon de police. C'est la dernière fois que je l'ai vue. Nous étions donc à hauteur du crédit foncier, en bordure du trottoir...

J'ai commencé par regarder autour de moi à la recherche de mon amie Jacqueline Cazayous avec qui j'avais rendez-vous. Malheureusement, le lendemain j'ai appris, qu'elle aussi, elle avait été tuée... Mon regard a alors parcouru le cordon de militaires, et tout à coup j'ai vu, d'une arme sortir des flammèches bleues. J'ai été atterrée, en une fraction de seconde, j'ai compris et je me suis dit : "mais il tire!". Je n'avais pas encore entendu le bruit des détonations, simplement ces flammèches bleues... ça avait suffi pour que je comprenne. Après j'ai entendu le bruit de tonnerre qu'a fait l'arme. Les gens se sont mis à courir et à ce moment là j'ai entendu d'autres armes comme une réponse à ce qui venait de se passer. J'ai regardé d'abord si je voyais mes soeurs Renée et Annie. Ne les ayant pas vues j'ai pensé qu'elles s'étaient mises à l'abri. J'ai couru avec les autres en direction de la banque et je me suis jetée à plat ventre sur le trottoir. Il n'y avait pas longtemps que j'étais allongée, je sentais les balles qui passaient au-dessus, qui s'enfonçaient dans le mur, et j'ai été touchée, j'ai senti une brûlure atroce dans la fesse gauche, une brûlure qui s'est irradiée dans mon ventre, qui m'a fait énormément souffrir immédiatement. J'avais le bassin pris dans un étau... lourd, avec une brûlure. J'ai appris plus tard que c'était une balle explosive. J'ai d'ailleurs toujours des éclats dans le bassin. J'ai rampé un peu vers le mur, à plat ventre, en essayant d'avancer pour me mettre un peu plus à l'abri. J'ai été blessée à ce moment là de la deuxième balle qui m'a fait exploser le pied droit. La balle est rentrée sous le pied et, en répercutant par terre, elle a fait exploser le pied qui n'était plus que de la charpie, une bouillie atroce. Je me suis retournée sur le dos, je ne voulais pas mourir comme ça, je voulais regarder le soleil, le ciel, avant de ... parce que j'étais persuadée que j'allais mourir. Pendant que je me retournais, des personnes à côté de moi m'ont dit de ne pas bouger, sinon ils allaient m'achever. Et j'ai attendu, j'ai attendu que la fusillade cesse. Ca a duré pour moi une éternité, parce que d'entendre comme ça les détonations j'avais une peur... j'étais angoissée, j'étais, comment dire, paniquée, paniquée par ce qui se passait, par ce qui nous arrivait, je n'aurais jamais imaginé qu'une chose pareille puisse survenir, que l'armée nous tirerait dessus..

J'ai entendu des voix qui criaient : "arrêtez! arrêtez! ne tirez plus! ", plusieurs fois. Mais malheureusement ça continuait. J'avais pratiquement la tête contre le mur du crédit foncier, et je regardais ces impacts de balles s'enfoncer dans le mur. Et puis d'un seul coup la fusillade a cessé comme elle avait commencé.

Des gens se sont levés, ils sont partis en courant. Moi, malheureusement, je n'arrivais pas à bouger, j'étais ankylosée. Tant bien que mal, en m'agrippant au mur, j'ai réussi à me soulever. Je me suis redressée sur mon pied gauche, la jambe pendante. J'avais reçu aussi une troisième balle et elle m'avait cassé le fémur en traversant la jambe. J'avais réussi à me redresser et j'ai essayé de me sauver. J'ai sauté avec un seul pied par dessus les cadavres, par dessus les personnes qui avaient été tuées, il y en avait beaucoup contre le Crédit foncier. A un moment donné je me suis arrêtée parce que j'avais vu une femme, une femme avec les cheveux blonds courts, avec un manteau blanc et cette femme, je ne sais pas pourquoi, je n'ai pas eu le courage de sauter par dessus. Elle était à plat ventre, elle ne bougeait pas. Je l'ai contournée, en sautant toujours sur un pied et je me suis dirigée vers l'entrée de la porte du Crédit foncier.

Il y avait déjà des personnes agglutinées donc je ne pouvais pas me mettre à l'abri, j'ai continué à sauter en me dirigeant vers le centre de tri. Arrivée à hauteur du boulevard Bugeaud, il y avait un cordon de C.R.S. ou de gardes mobiles.

Quand je les ai vus j'ai pris peur, j'ai voulu courir, j'ai posé mon pied droit par terre, enfin ce qu'il en restait. Mon pied a glissé et je me suis affalée. Je n'avais plus de force, il m'a été impossible de me relever. Je me suis assise avec difficulté j'ai tourné le dos au cordon de police, car j'avais peur de les regarder, je ne voulais pas voir s'ils me tiraient dessus, donc je leur tournais le dos.

J'ai entendu la voix de ma soeur Annie qui m'appelait. Je lui ai répondu en lui disant où j'étais. De l'endroit où elle se trouvait (à hauteur du crédit foncier), elle m'a crié : "Ils ont tué Renée! Renée est morte! Elle ne bouge plus. "J'ai cru à ce moment là que tout s'obscurcissait, tout devenait gris, quelque chose me tombait dessus. On dit souvent bêtement qu'on a l'impression que le ciel nous tombe sur la tête, c'est ce que j'ai éprouvé, une oppression énorme, une angoisse encore plus insupportable. Et puis j'ai eu mal, j'ai eu très mal, j'ai eu l'impression que ma vue même s'obscurcissait...